Francis Lefebvre : le Rapide

MONTRÉAL – Une ascension fulgurante caractérise la saison du triathlète Francis Lefebvre. Grâce à sa première médaille d’or accrochée à son cou en juin, la confiance du jeune homme culmine. Lors de l’épreuve d’Edmonton en juillet, Francis a confirmé sa place pour se mesurer aux meilleurs lors des championnats mondiaux à Beijing. Celui que ses coéquipiers surnomment Frank aura probablement un élément distinctif et précieux à déclarer aux douaniers chinois en septembre à la descente de l’avion : le titre de champion canadien junior élite de triathlon, qu’il tentera d’emporter à Kelowna le 21 août.

Aux abords du bassin olympique du parc Jean-Drapeau, l’athlète de 17 ans revit sa saison. «Depuis longtemps j’espérais une première place, mais ma victoire à Drummondville le 18 juin était imprévue.» Avec sa voix enrouée, dont la tonalité alterne entre le suave et le grave, Francis Lefebvre savoure les conséquences de sa victoire : «Elle m’a donné des ailes, ma saison va extrêmement bien et je suis très confiant cette année.»

Ainsi le mois suivant, ce sportif au corps menu pesant 140 livres et mesurant 5 pieds 11 s’aligne aux côtés de 80 rivaux à Edmonton. Au départ de cette épreuve d’endurance composée de 750 mètres de nage, suivis de 20 kilomètres de vélo et enchaînés par 5 kilomètres de course à pied, Francis connaît l’enjeu… Parmi les concurrents en provenance de plusieurs pays, seuls 2 canadiens obtiendront une invitation à Beijing, mais seulement s’ils battent le onzième et les suivants.

Malgré qu’il contourne la mauvaise bouée dans le lac, allongeant son parcours, Francis dépasse la moitié du peloton de tête avant la sortie de l’eau. Après une transition vers le vélo, il pédale parmi les premiers et demeure troisième jusqu’au cœur de la course à pied. «J’ai finalement été rattrapé et je me suis classé sixième, mais j’ai compris pendant que je courais que je me classais, c’était un drôle de feeling et les émotions étaient difficiles à gérer», confie affablement le lavallois.

«C’est la course de ma vie!» exulte le triathlète à l’arrivée. Quand nous lui demandons pourquoi, le regard de Francis tombe au sol, il nous fixe ensuite de ses yeux bleus limpides : «Je ne sais pas si je devrais te dire ça… j’ai pleuré dans les bras de mon père comme un enfant. C’est fou, j’ai éclaté en sanglots.»

«Je m’entrainais depuis octobre 2010 pour cette course et j’avais enfin mon spot pour les championnats du monde!» Les rayons du soleil plongeant vers les pointes de ses cheveux châtains décolorées par le chlore, Francis se raconte : «Quand je pense que la Chine, j’y croyais pas… ‘On verra’ je me suis dit l’automne dernier quand mon coach m’en a parlé.»

«C’est toffe!»

Tout l’automne et l’hiver, en préparation à la saison actuelle, l’entraînement en natation enhardit Francis. «Je nageais deux fois par jour trois jours par semaine, je nageais une fois trois autres jours et je prenais un jour de repos.» Le résultat le satisfait : «J’ai gagné une minute sur 800 mètres, je suis beaucoup plus sûr de moi sur le start line.»

Néanmoins, la cadence d’entraînement à laquelle l’aspirant champion canadien se soumet requiert des choix. «C’est toffe! Je sacrifie des sorties avec mes amis. Je ne lâche pas mon fou aussi souvent que je voudrais parce que j’ai souvent un entraînement tôt le lendemain.» Aussi, Francis conduit près de 4 heures les jours de semaine entre son domicile et les aires d’entraînement de son club, les Rapides.

«Je répartis mon temps entre l’entraînement et les études», déclare le futur collégien qui se cherche un appartement près du cégep André-Laurendeau, où il entreprendra un programme en administration tout en s’approchant des Rapides. «Ma charge de devoirs reste la même que tout le monde, même si je fais sports-études.»

«Quand tu t’entraînes, le temps au chrono et les résultats viennent avec, j’vois pas d’autre secret», livre le sportif aguerri qui franchit la distance sprint du triathlon en une courte cinquantaine de minutes.

Pendant que ses coéquipiers nagent sous l’œil du coach, Francis nous explique ce qu’il pense de l’entraînement. Le sien comporte deux facettes qui s’avèrent capitales dans sa discipline. En les alliant, ce triathlète au sourire espiègle est en train de confirmer sa place au sein de l’élite.

À part le volet physique, l’autre dimension de la préparation s’avère capitale : «C’est un travail mental le triathlon. Dès que t’es moins concentré, tout déraille. Moi, je crois que c’est à 90% mental parce que tu ne peux plus t’entraîner plus que les autres après 20, 25 heures par semaine. Après ça, c’est mentalement que tu travailles.»

La technique qu’il éprouve consiste à «s’entraîner sur une fatigue». Elle consolide sa concentration : «À chaque entraînement, je continue à endurer pour faire reculer toujours plus loin la sensation de fatigue.» L’athlète sait de quoi il parle, lui qui s’est rendu à deux reprises à Lake Placid depuis le printemps afin d’appliquer ce principe. «On roule 4 heures en bike et on court ensuite le plus vite qu’on peut jusqu’à ce qu’on ne soit plus capable.»

«J’ai la meilleure gang!»

Ses partenaires Antoine Jolicœur-Desroches, Philippe Bédard, Mohammed Alsabbagh et Philippe Tremblay l’apprécient. «J’étais le modèle et Frank a pris la place depuis ses podiums, ça me fait un poids de moins», témoigne en aparté ce dernier avant d’ajouter que «c’est un gars très travaillant, sa progression est phénoménale et surprenante. Maintenant, il est un des meilleurs au Canada.»

La bande de juniors élites qui se côtoient six jours par semaine concurrencent tout de même entre eux, auprès desquels Francis, benjamin de trois enfants, s’inspire. «Tes coéquipiers avant la course deviennent adversaires pendant la course», constate-t-il en révélant son esprit sportif teinté de générosité : «Si dans un triathlon Phil Tremblay gagne, j’ai part dans sa victoire. Si je gagne, les autres gars sont pour ma victoire.»

Puisqu’«une passion pour le triathlon, ça ne s’explique pas», aucune figure ne l’inspire, sauf peut-être une. «Mon père, c’est mon best fan, mon premier coach, mon premier commanditaire!»

En effet, depuis ses débuts en course à pied à l’adolescence, son père l’accompagne. «À l’Académie Ste-Thérèse, je faisais partie du club de course. J’ai adoré même si je n’étais pas très bon. Aujourd’hui mon temps s’est incroyablement amélioré et ma force c’est la course. Dans un triathlon, c’est elle qui détermine le classement final», relate patiemment Francis.

Il déroule le temps pour nuancer son succès. «En 2007, à 13 ans, j’ai décidé d’envisager le triathlon. J’étais tout seul de Laval alors j’ai été automatiquement admis aux Jeux du Québec à Sept-Îles où je suis arrivé dernier.» Loin de se décourager, le triathlète en herbe décide alors de s’inscrire à l’épreuve de Valleyfield, mais il termine derechef dernier.

«À l’été 2008, sans blague, j’ai dû faire 12 triathlons partout au Québec. Je faisais ça tout croche et j’étais très fatigué à la fin», continue Francis avant de lever sa jambe pour montrer la cicatrice laissé par une opération due à une chute sur la glace lors d’un jogging hivernal, début 2009. «L’été 2009 arrive et mon fun continue», enchaîne-t-il.

Le père est sur le point de céder son rôle d’entraîneur à un professionnel quand, à l’hiver 2010, le fils se joint à l’équipe de vélo Cycle Technique et aux Rapides après un voyage d’entraînement en Floride avec eux. Raymond Paris, qui entraîne ces groupes, repère le potentiel d’un athlète comme Lefebvre «par l’attitude, pas le physique».

En fait, le plaisir, la passion, l’esprit positif, la persévérance et le pourcentage d’effort, constituent les cinq valeurs révélatrices de potentiel que trouve cet entraîneur chez ses poulains. «Francis s’est révélé plus vite que je ne l’aurais pensé, le développement s’effectue habituellement à long terme, sur 8 ou 10 ans», se surprend le coach qui cumule 25 ans d’expérience.

À entendre M. Paris, Francis se démarque parce qu’«il pose beaucoup de questions, il veut constamment savoir le pourquoi de ce que je dis, c’est extraordinaire.»

Il ajoute que le médaillé devient de moins en moins timide depuis sa victoire à Drummondville, puis son laisser-passer vers Beijing : «Il avait peur de gagner, de prendre la place en avant, il a tout pour réussir honnêtement.» «Nous formons une équipe. Sans Francis, elle ne serait pas là et lui non plus sans elle. Francis donne tout à ses collègues», selon l’entraîneur pour qui la chimie d’équipe demeure primordiale.

«Ça me tease…»

Le jeune homme passionné de triathlon déploie les contours de son avenir: «Quand j’arrive chez moi le soir après une journée d’entraînement, je regarde encore des vidéo du triathlon des Jeux olympiques.»

Les Jeux de Rio, en 2016, serait-ce l’avenir auquel rêve Francis? Il hoche silencieusement la tête avant de baisser la voix pour se confier doucement : «Ça me tease… J’aime mieux ne pas en parler tout de suite. C’est dans longtemps, mais ça arrivera vite et j’ai réellement du chemin à faire avant ça.»

Réaliste, Frank Lefebvre dévoile ses objectifs pendant que ses coéquipiers sortent de l’eau avant de se sécher pour continuer l’entraînement à vélo avec lui: «Devenir champion canadien à Kelowna le 20 août, là j’aurai quelque chose à défendre avant la Chine où je vais voir c’est quoi un championnat du monde, prendre de l’expérience et surtout essayer de me qualifier pour ceux de 2012 en Nouvelle-Zélande.»

Résultats

Endroit                 date           750m nage    20km vélo      5km course    Total (Rang)
Edmonton           10 juillet  8 min 54        31 min 14        16 min 00       56 min 08 (6e)
Drummondville 18 juin    10 min 13        28 min 35       15 min 31        54 min 18 (1er)

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